[English version below]
Dans une grande partie de l’Europe, la chaleur a longtemps été considérée comme une perturbation occasionnelle. Les bâtiments étaient conçus avant tout pour conserver la chaleur : enveloppes isolées, étanchéité à l’air, larges surfaces vitrées et systèmes techniques adaptés à de longs hivers. La surchauffe estivale existait, certes, mais elle occupait rarement une place centrale dans la conception.
Cette approche est aujourd’hui remise en question.
Les récentes vagues de chaleur en Europe révèlent une réalité inconfortable : un bâtiment intelligemment conçu pour répondre à un défi climatique peut se révéler étonnamment vulnérable face à un autre.
La réponse immédiate consiste souvent à installer la climatisation. Pour certains bâtiments — notamment les hôpitaux, les établissements de soins et les résidences accueillant des personnes vulnérables — cette mesure sera nécessaire.
Toutefois, la climatisation ne saurait constituer l’alpha et l’oméga du débat. Une question plus pertinente s’impose d’abord :
Combien de chaleur un bâtiment peut-il éviter avant que l’on ne doive recourir à des technologies pour l’évacuer ?
L’Inde (tout comme l’Afrique du Nord ou l’Asie du Sud, etc.) constitue un terrain d’étude intéressant pour cette question, car il n’existe pas de « climat indien » unique. Nous intervenons dans des contextes variés : côtes chaudes et humides, terres intérieures chaudes et sèches, et climats mixtes caractérisés par des étés rigoureux, des hivers frais, de la poussière, l’humidité de la mousson et d’importantes variations saisonnières.
Ici, la conception face à la chaleur ne se résume pas à un problème unique ; il s’agit d’un ensemble de problématiques connexes.
L’un de nos premiers projets fut le Krushi Bhawan à Bhubaneswar, conçu par le Studio Lotus. La démarche a débuté par une remise en question de la nécessité même de la climatisation. Grâce à des espaces de transition ombragés, des cours intérieures, une maîtrise de l’exposition solaire, la circulation de l’air et une gestion différenciée des usages, de vastes zones du bâtiment pouvaient rester fonctionnelles sans système de refroidissement conventionnel.
L’essentiel n’était pas l’absence de technologie, mais le fait d’avoir laissé l’architecture jouer son rôle avant d’introduire des équipements techniques.

Krushi Bhawan, Bhubaneswar
Architecte : Studio Lotus
Photographie : © Andre J Fanthome
Cette question a depuis été abordée dans des contextes très divers : la Piramal School of Leadership et l’IIAD avec Studio Lotus, le complexe de salles d’enseignement de l’IIT Delhi avec SGA Design Lab, la rénovation de la Gera School, le bâtiment GST à Ghaziabad avec Studio Next, des projets résidentiels avec DADA & Partners, ainsi que la Dhun School (Dhun).
Sur la côte d’Udupi, en collaboration avec Architecture Brio, nous étudions une résidence qui associe bois d’ingénierie et maçonnerie à forte inertie. Dans un environnement chaud, humide et chargé en sel, la question n’est pas de savoir si un mur doit être lourd ou léger. Il s’agit plutôt de comprendre comment l’ombrage, la ventilation de la toiture, la gestion de l’humidité, l’inertie thermique, la circulation de l’air et le rafraîchissement intermittent peuvent fonctionner comme un système intégré.
À Walden Living, près de Ropar et de Chandigarh, la réponse a pris une autre forme. Des murs en pisé ont conféré aux bâtiments une inertie thermique et une cohérence matérielle, tandis que des zones humides artificielles à écoulement horizontal traitaient les eaux usées grâce à un processus biologique peu énergivore. L’enveloppe du bâtiment et le système de gestion de l’eau ne constituaient pas des lots techniques distincts ; ils découlaient tous deux de la même démarche : travailler avec les phénomènes physiques avant d’introduire davantage de systèmes mécaniques.

Walden Living, Chandigarh
Photographie : © Siddhartha Jindal
Les vagues de chaleur en Europe ont depuis conféré à cette perspective un caractère d’urgence accru.
Le savoir transférable ne réside pas dans l’exportation de cours intérieures, de moucharabiehs, de murs épais ou de pisé comme autant de solutions toutes faites. Une cour intérieure adaptée à un climat chaud et sec peut s’avérer inefficace dans un climat humide. L’inertie thermique peut retarder la pénétration de la chaleur, mais sans rafraîchissement nocturne, elle risque aussi de prolonger l’inconfort. La ventilation naturelle peut être précieuse, à moins que le bruit, la pollution ou la chaleur nocturne persistante ne la rendent impraticable.
Ce qui s’exporte le plus utilement, ce sont les questions.
- Par où la chaleur pénètre-t-elle ?
- Peut-on l’intercepter avant qu’elle n’atteigne l’enveloppe ?
- Quels espaces nécessitent une régulation précise de la température, et lesquels peuvent tolérer des variations ?
- La circulation de l’air peut-elle prolonger le confort avant qu’un système de réfrigération ne devienne nécessaire ?
- Le bâtiment peut-il évacuer la chaleur accumulée avant le début de la journée suivante ?
- Les systèmes liés à l’eau, au paysage et aux matériaux peuvent-ils jouer un rôle écologique au lieu de simplement consommer de l’énergie ?
- Tout cela peut-il être réalisé avec une faible empreinte carbone intrinsèque ?
L’Europe apporte une expertise pointue en matière d’isolation, d’étanchéité à l’air, de gestion de l’humidité, de rénovation et de construction de précision. Les régions au climat chaud, quant à elles, offrent une longue expérience en matière d’ombrage, de circulation d’air, de diversité thermique, de fonctionnement hybride et de confort dans une large gamme de conditions intérieures. Aucune de ces régions ne détient peut-être la solution miracle.
Mais ensemble, elles peuvent produire quelque chose de plus utile qu’un énième modèle de bâtiment universel : des bâtiments soigneusement isolés sans devenir des pièges à chaleur, ventilés naturellement sans devenir ingérables, ancrés dans la réalité sans tomber dans la nostalgie, et climatisés sans devenir dépendants des systèmes mécaniques.
Face aux changements climatiques, le savoir architectural s’orientera vers de nouvelles directions.
Les échanges les plus fructueux naîtront peut-être pas de la certitude, mais de la prise de conscience.
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When heat crosses borders, knowledge must travel too
Gaurav Shorey, Architect
For much of Europe, heat has historically been treated as an occasional disturbance. Buildings were designed primarily to retain warmth: insulated envelopes, airtight construction, generous glazing and mechanical systems organised around long winters. Summer overheating existed, but rarely occupied the centre of the design brief.
That assumption is now being tested.
The recent heatwaves across Europe are exposing an uncomfortable reality: a building designed intelligently for one climatic problem may remain surprisingly vulnerable to another. The immediate response is often to add air-conditioning. In some buildings, especially hospitals, care homes and residences for vulnerable occupants, that will be necessary.
But air-conditioning cannot be the beginning and end of the conversation. A more useful question comes first:
How much heat can a building avoid before we bring in tech to remove it?
India (as much as North Africa, South Asia, etc.) offers an interesting place from which to examine that question because there is no single “Indian climate.” We work across hot-humid coasts, hot-dry interiors and composite climates with severe summers, cool winters, dust, monsoon humidity and large seasonal swings.
Designing for heat here is not one problem. It is a family of related problems.
One of the early projects we worked on was Krushi Bhawan in Bhubaneswar, designed by Studio Lotus. The project began by questioning where air-conditioning was needed at all. Through shaded transitional spaces, courtyards, controlled solar exposure, air movement and differentiated occupation, large parts of the building could remain usable without conventional cooling.
The significance was not that technology had been removed. It was that architecture had been allowed to perform before equipment was introduced.
That question has since reappeared across very different contexts: the Piramal School of Leadership and IIAD with Studio Lotus, the IIT Delhi Lecture Theatre Complex with SGA Design Lab, the Gera School retrofit, the GST building in Ghaziabad with Studio Next, residences with DADA & Partners, and the Dhun School (Dhun).
On the coast at Udupi, with Architecture Brio, we are examining a residence that combines engineered timber with high-mass masonry. In a warm-humid, salt-laden environment, the question is not whether a wall should be heavy or light. It is how shade, roof ventilation, moisture, thermal storage, air movement and intermittent cooling can work as one system.
At Walden Living, outside Ropar near Chandigarh, the response took another form. Rammed-earth walls gave the buildings thermal mass and material coherence, while horizontal constructed wetlands treated wastewater through a low-energy biological process. The building envelope and the water system were not separate technical packages. Both emerged from the same instinct: to work with physical processes before introducing more machinery.
The European heatwaves have now given that possibility greater urgency.
The transferable knowledge does not lie in exporting courtyards, screens, thick walls or rammed earth as ready-made solutions. A courtyard that works in a hot-dry climate may perform poorly in a humid one. Thermal mass can delay heat entry, but without night-time cooling it can also prolong discomfort. Natural ventilation can be invaluable, until noise, pollution or persistent night heat make it impractical.
What travels more usefully are the questions.
- Where does heat enter?
- Can it be intercepted before it reaches the envelope?
- Which spaces need close temperature control, and which can tolerate variation?
- Can air movement extend comfort before refrigeration is required?
- Can the building release the heat it has accumulated before the next day begins?
- Can water, landscape and material systems perform ecological work instead of merely consuming energy?
- Can all this be done with a low Embodied Carbon footprint?
Europe brings deep expertise in insulation, airtightness, moisture control, retrofit delivery and precision construction. Hot-climate regions bring long experience of shade, air movement, thermal diversity, mixed-mode operation and living within a wider band of indoor conditions. Neither geography might have the complete answer.
But together, they may produce something more useful than another universal building model: buildings that are carefully insulated without becoming heat traps, naturally ventilated without becoming unmanageable, materially grounded without becoming nostalgic, and mechanically cooled without becoming mechanically dependent.
As climates change, architectural knowledge will gave to travel in new directions.
Perhaps the most valuable exchanges will begin not with certainty, but with recognition.



